Le démon : d'un esprit intermédiaire à la figure du mal
Le démon symbolise une force intérieure ou invisible qui pousse l'être humain, pour le meilleur chez les Grecs, pour le pire dans le christianisme. Son nom dérive du grec daimôn, esprit placé entre les dieux et les mortels. Il n'est devenu synonyme d'esprit mauvais qu'avec la lecture chrétienne.
Origine historique : du daimôn au démon
Chez Homère, daimôn désigne une puissance divine mal identifiée, qui distribue les sorts. Platon fait dire à Socrate, dans l'Apologie, qu'une voix intérieure, son daimonion, le retenait lorsqu'il allait mal agir. Le mot grec du bonheur, eudaimonia, signifie littéralement « avoir un bon démon ». Quand la Bible hébraïque est traduite en grec, puis quand les Évangiles sont rédigés, daimonion sert à nommer les esprits impurs que Jésus chasse. Les auteurs chrétiens des premiers siècles font de ces êtres des anges déchus, compagnons de Satan, et assimilent souvent les dieux païens à des démons. Le mot a ainsi basculé du neutre au négatif en quelques siècles.
Démon, diable, djinn : ce qui les distingue
| Figure | Univers | Nature |
|---|---|---|
| Daimôn | Grèce antique | Esprit intermédiaire, bon ou mauvais, parfois guide personnel |
| Démon | Christianisme | Ange déchu, multiple, soumis au diable |
| Diable, Satan | Judaïsme tardif, christianisme | Chef des démons, adversaire unique |
| Djinn | Arabie préislamique, islam | Créature faite d'un feu sans fumée selon le Coran, croyante ou non |
| Shaytan | Islam | Tentateur ; Iblis, leur chef, est présenté comme un djinn dans la sourate 18 |
| Pazuzu | Mésopotamie | Démon des vents, invoqué pourtant comme protecteur contre Lamashtu |
Le cas de Pazuzu montre qu'un démon pouvait servir d'amulette : on portait sa tête pour éloigner un démon plus dangereux.
Iconographie et démonologie
L'art médiéval figure les démons comme des hybrides : ailes de chauve-souris, griffes, visages sur le ventre ou les fesses. Les Tentations de saint Antoine de Martin Schongauer, de Grünewald sur le retable d'Issenheim ou de Jérôme Bosch en ont fait un genre à part entière. Les chimères qui dominent Paris depuis Notre-Dame sont, elles, une création du chantier de Viollet-le-Duc au XIXe siècle. La démonologie savante a dressé des listes : Jean Wier publie en 1577 une Pseudomonarchia daemonum, et le grimoire anglais de l'Ars Goetia attribue un sceau graphique à soixante-douze esprits. Le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, paru en 1818, doit sa célébrité aux gravures de Louis Le Breton ajoutées dans l'édition de 1863. Certains noms viennent de la Bible : Belzébuth déforme Baal-Zebub, dieu de la ville philistine d'Ekron, et Asmodée apparaît dans le livre de Tobie.
Sens spirituel et psychologique
Dans la théologie catholique, les démons tentent et, exceptionnellement, possèdent ; l'Église conserve un rituel d'exorcisme confié à des prêtres désignés par l'évêque. L'affaire des possédées de Loudun, qui mena le curé Urbain Grandier au bûcher en 1634, rappelle comment ces accusations ont pu servir des règlements de comptes. Le langage courant a gardé le sens psychologique : les « démons intérieurs » sont les addictions, les colères ou les souvenirs qui reviennent. La lecture jungienne y voit des contenus de l'ombre personnifiés. Dans le bouddhisme, Mara assaille le Bouddha avant l'Éveil avec ses armées et ses filles, images du désir et de la peur que la méditation doit traverser.
Le démon en tatouage et en objet
Le démon tatoué sert souvent à dire une lutte gagnée contre soi-même : un visage cornu enchaîné, un démon terrassé par un ange ou un masque fendu. Le style japonais fournit l'oni, ogre à cornes et gourdin, et le masque hannya, que l'on range à tort parmi les démons alors qu'il figure une jalousie féminine. Les amateurs d'occultisme se font parfois tatouer un sceau de l'Ars Goetia ; les porteurs lui prêtent une valeur de protection ou d'affirmation, selon leur propre démarche. En objet, les amulettes de Pazuzu en bronze sont des pièces de musée, et sa statuette est devenue célèbre grâce à la scène d'ouverture de L'Exorciste en 1973.
Contresens, récupérations et précautions
Lire « démon » dans un texte grec comme un esprit maléfique est l'erreur la plus répandue ; le « démon de Socrate » est une conscience, pas une possession. Le « démon de midi », tentation sensuelle de l'âge mûr, vient d'un verset du psaume 91, numéroté 90 dans la Vulgate latine. Le démon de Maxwell ou celui de Laplace sont des expériences de pensée scientifiques, et le daemon informatique, programme qui tourne en arrière-plan, s'en inspire. Un tatouage de sceau démoniaque peut choquer un entourage croyant. Si vous vous sentez persécuté ou « habité » de manière durable, consultez un médecin ou une psychologue : ces sensations ont des causes que l'on sait accompagner.
Symboles proches
Le diable commande aux démons dans la tradition chrétienne, et l'ange leur fait face. L'oni est leur cousin japonais, le masque hannya un faux parent, et le sceau de Salomon passait pour les soumettre. Au tarot, l'arcane XV représente un diable muni d'ailes plutôt qu'un démon. Pour la nuit, lisez rêver d'un démon ; pour les messages, l'emoji diablotin souriant et l'emoji ogre, qui reproduit un oni.
Questions fréquentes
Démon et diable : quelle différence ?
Dans le christianisme, le diable, ou Satan, est un individu : l'adversaire principal, chef des anges révoltés. Les démons sont nombreux et agissent sous son autorité. Le français confond souvent les deux mots, mais les textes théologiques gardent la distinction entre le singulier et la foule des esprits mauvais.
Le daimôn grec est-il un démon maléfique ?
Non. Pour les Grecs, le daimôn est une puissance intermédiaire qui peut protéger, inspirer ou nuire. Socrate écoutait le sien comme un avertissement intérieur, et le bonheur se disait « bon daimôn ». La connotation uniquement négative est chrétienne, apparue lorsque les dieux païens ont été rangés parmi les esprits trompeurs.
Que signifie un tatouage de démon ?
Le plus souvent, il représente une part sombre acceptée ou vaincue : addiction surmontée, colère maîtrisée, période difficile derrière soi. Associé à un ange, il parle du combat intérieur. Certains y voient simplement une esthétique inspirée du style japonais ou de l'horreur. Tout dépend de l'histoire de celui ou celle qui l'arbore.
Un djinn est-il un démon ?
Pas nécessairement. Selon le Coran, les djinns sont des créatures douées de libre arbitre, faites de feu, qui peuvent croire ou refuser la foi. Seuls certains sont rangés parmi les shayatin, les tentateurs. Le génie des contes, venu des traductions des Mille et Une Nuits, en est une version adoucie.